Cognelée; Août, Septembre 1914

Cognelée

Parmi les villes et villages de notre Province qui figurent au triste bilan de la guerre, mentionnons Cognelée, qui, avec son fort, fut l’objet d’un terrible bombardement le samedi 22 Août.

Le coeur et la voûte de l’église se sont effondrés sous les obus.

Les offices religieux se célèbrent à l’école libre.

Le superbe château de M.Jules Hamoir, où le génie belge avait fait des travaux de défense, est complètement dévasté; aucun mur n’est indemne, partout ce ne sont que des ruines.

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Les plus beaux arbres du parc jonchent le sol. La ferme attenante au château et occupée par M. Baugnet s’est écroulée.

La ferme de Jette-Fooz, incendiée, ne laisse plus voir que quelques murs branlants et calcinés.

La fermière a été fusillée tandis qu’elle s’enfuyait à travers champs.

La ferme de M. Ancion a été moins éprouvée; quelques murs seulement sont ébréchés. Toutes les maisons ont été visitées, une vingtaine ont souffert du bombardement, six ont été la proie des flammes.

Une soixantaine de chevaux et bêtes à cornes sont tués ou ont disparu. Dans les campagnes ravagées émergent de-ci de-là des tombes de soldats.

 

 

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Actuellement que le déblaiement des tranchées s’effectue, on a retrouvé des cadavres belges que les Allemands ont soigneusement inhumés.

Sur le tertre orné de fleurs qui recouvre ces braves s’élève une grande croix portant l’inscription:

Hier Ruhen

9 mann. 8 Rgt. Ligne

Ici reposent

9 hommes du 8è Régiment de Ligne

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Pour achever ce triste et lamentable tableau, racontons un détail qui ne manque pas de tragique et d’horreur.

Dans la chambre d’une maisonnette, située à la lisière d’un petit bois, deux militaires belges s’étaient réfugiés grièvement blessés. L’un d’eux succomba bientôt à ses blessures, l’autre resta caché dans un lit.maison-du-garde-champetre

Lorsque les habitants de cette demeure, qui s’étaient enfuis, rentrèrent au logis, ils perçurent des gémissements plaintifs et reculèrent en présence de l’horrible scène qui s’offrit à leurs yeux.

A terre gisait un cadavre répandant une odeur infecte; le ventre perforé laissait passer les entrailles. Le blessé, couché sur un lit maculé de sang, était au bord de l’épuisement. Il fut recueilli par des habitants de la localité et transporté au château de M. Doucet de Tillier, où il reçut les soins urgents que réclamait son triste état.

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Qui pourrait rendre les cris de détresse de ce pauvre malheureux appelant vainement au secours et forcé de rester en contact pendant plusieurs jours et plusieurs nuits avec un mort en putréfaction!

     
      Article édité dans le Quotidien  » L’AMI DE L’ORDRE » du 19 & 20 Septembre 1914

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Extraits de « L’Invasion Allemande, le siège de Namur  » publiés en 1920 par Schmitz & Nieuwland édition Van Oest & Cie

3. A LA FERME DE JETTE-FOOZ. MEURTRE DE CÉLINA THIBEAUX.
LES CIVILS EXPOSÉS AU FEU DES TROUPES BELGES.

« Récit des habitants de la ferme ».

Le 21 août, nous avons vu bombarder le fort de Marchovelette. A 4 heures de l’ après-midi, des uhlans se sont déjà avancés à proximité de la ferme, au bois Grétry ; c’était néanmoins le calme. Nous n’avions plus un seul soldat belge.

Le 22 août, nous sommes descendus à la cave jusque midi, à cause du bombardement. A midi, les premiers Allemands sont apparus devant la ferme et dans les prairies voisines, puis ils se sont éloignés. Vers 2 heures, un troupeau de vaches
fut rentré dans les écuries; un bon nombre d’entre elles avaient été atteintes par les obus et en périrent.

Vers 2 heures aussi, deux artilleurs du fort de Cognelée entrèrent à la ferme, escaladèrent le mur de clôture et, du sommet de ce mur, firent feu sur des uhlans qu’ils aperçurent à une certaine distance, dans la direction de Tillier. A 5 heures, tout était rempli d’Allemands ; ils étaient chez nous à une distance de 700 mètres des tranchées belges, qui étaient encore occupées. Celles-ci furent évacuées le soir et réoccupées encore pour peu de temps le dimanche matin.
Entre 7 et 8 heures du soir, on entendit fonctionner une pompe extérieure :c’étaient les Allemands. Ils entrèrent à la ferme et se réfectionnèrent. Peu de temps après, vint un officier qui avait l’air d’un tigre : c’était le major Karl Hartmann, kdr des Fus. Batl. Garde Gren. Reg. 5; il fut tué le iZ sur le territoire de Cognelée (i) : « Vous avez, dit-il, empoisonné nos soldats et tiré sur eux! Le matin, la ferme sera brûlée! » Toutes les protestations furent vaines; les soldats emmenèrent le personnel de la ferme : Victor Godart, fermier, Alphonse Godart, son frère, Edmond et Oscar Wérotte, Maximilien Mathieu, Victor Robaye, Donat Hastir, Célina Thibeaux et Zulma Wérotte. Ils lièrent les sept hommes ensemble par une corde unique qui leur étreignait cruellement les poignets et ils nous entraînèrent à quelques centaines de mètres, près du bois de M. de Gaiffier.
Là, ils nous placèrent en rond ; vers 2 heures du matin, on nous annonça que nous allions être fusillés.

Nos gardiens saisirent les extrémités de la corde et nous firent avancer derrière d’autres soldats qui portaient les bêches et les pelles destinées à creuser nos tombes. A ce moment, les mitrailleuses belges commencèrent à fonctionner contre nous et nous fûmes assaillis par une pluie de balles. Les Allemands prirent tous la fuite et l’un deux, plus humain, nous cria : « Sauvez- vous ! » Il nous fallut beaucoup de temps et d’efforts pour dénouer la corde, mais nous y parvînmes.

Célina THIBEAUX, 48 ans, nièce des fermiers, partit la première et ce fut son malheur Trois cents mètres plus loin, dans un champ de betteraves, un Allemand lui brisa une jambe à l’aide de son fusil et lui enfonça la baïonnette dans le cœur.

Les hommes se cachèrent comme ils purent dans les dizeaux de froment, sous la grêle des balles. Alphonse Godart se traîna jusqu’à la ferme, qui brûlait depuis 3 h. 3o, et put délier les chevaux, 1 1 vaches, 14 veaux, des porcs, etc. Tout ce bétail, à l’exception de 9 vaches fraîchement vêlées, fut enlevé le lendemain par les Allemands, qui crevèrent même un œil à un cheval reproducteur de grand prix.

Un peu plus tard, les hommes furent encore repris et faits prisonniers. Les uns furent licenciés le 23 dans l’après-midi; d’autres eurent les yeux bandés à Waret-la-Chaussée. De là ils furent internés à l’église de Bouge et, deux jours
après, à celle de Champion.

Le passeport reproduit ci-dessus en fac-similé (fig. 63) a été délivré à Zulma Wérotte le 23 août, à 3 heures de l’après-midi, à Cognelée, sur la chaussée de Louvain ; un second laisser-passer (fig. 64) lui a été donné le 24 août à ta soirée, pour revenir de la chaussée à la ferme de Jette-Fooz et s’y occuper de l’inhumation de Célina Thibeaux.

4. A LA FERME ANCION, PRES DE L’EGLISE DE COGNELEE.

Notre ferme est située à côté de l’église de Cognelée. Dans les premiers jours d’août, nous sommes réquisitionnés pour le logement de 25o hommes du 8 e de ligne de forteresse, qui se casent tant bien que mal dans les granges. Nous logeons aussi les chevaux de la 3 e batterie d’artillerie de campagne de réserve, dont les canons sont placés dans le bois de Grand-Celles. Les jours s’écoulent, sans incidents, à part le passage d’aéroplanes tant ennemis qu’amis. Bientôt le 8 e de ligne nous quitte pour occuper la ferme de Beauloye, mais il est remplacé par quatre compagnies du 10 e de ligne de forteresse dédoublé (3o e ), avec six officiers à nourrir et à loger. Nous avons ainsi connu le major Petit, installé dans la demeure
des institutrices, le capitaine Roget, le commandant Edouard Maréchal, le lieutenant Thcnet. Nous sommes réquisitionnés tous les jours pour transporter les bois nécessaires aux tranchées, chercher les cartouches au dépôt, conduire les munitions au fort.

Nous demandions parfois aux officiers s’il ne serait pas prudent de mettre certains objets en sécurité. Ils répondaient invariablement : « Ils ne passeront jamais! Vous ne verrez jamais la tête d’un Allemand ! Il faudrait que nous fussions
tous tués pour qu’ils entrent à Namur ! » Par contre, nous entendions les officiers se dire mystérieusement : « Mais par où sont-ils entrés ? Par où nous arrivent-ils ainsi?» Et, confiants à l’extrême, nous dormions tranquilles.

Vers le 17 août, le soldat Delarue, d’Anvers, est tué à bout portant sur la chaussée, en revenant d’avoir porté des vivres à un officier, par des espions ou des officiers allemands en auto. Le 18 août, à 2 heures du matin, un soldat apporte un
message secret au commandant du 10 e . Le même jour, des soldats partent en reconnaissance aux environs de Leuze-Longchamps. Les cuisiniers étaient restés à la ferme pour préparer le souper. A 9 heures du soir, arrive l’ordre de conduire
le repas aux troupes qui sont restées en campagne. Mon frère endosse l’uniforme des guides et mène le chariot, dans la nuit noire. La gare de Noville-Taviers est en feu. Le 19 août, au soir, le commandant Marchai rentra très fatigué et les
soldats nous dirent qu’ils avaient dû abandonner cuisine et ustensiles et fuir au plus vite. Un des leurs avait perdu la vie dans ce combat, un autre avait été blessé.

Le 20 août, vers 3 heures, les soldats entrent dans les tranchées construites dans les interstices des forts et le fort de Marchovelette se met à tonner le premier.
Les obus allemands répondent aussitôt. Les schrappnels ennemis viennent éclater continuellement aux environs, toujours de plus en plus près, et le canon se fait entendre à très courte distance.

Le vendredi 21, à midi, un schrappnel atteint un camion de cartouches et d’obus dans le verger de la ferme, à vingt mètres de nous. Tout fait explosion avec un bruit effrayant; deux soldats qui tentent de sauver ce camion sont tués presque à nos
pieds et carbonisés. Nous nous sauvons au plus vite à la cave. Quelques obus arrivent dans nos environs et creusent d’énormes entonnoirs. Le soir, nous remontons et nous passons la nuit sur des chaises. De temps en temps, un coup de
canon rompt le silence de la nuit. Les cuisiniers nous tiennent compagnie et, nous assurent encore qu’ « ils ne passeront jamais ».

Samedi matin, 22 août, vers 8 heures, nous avons à peine commencé de faire notre besogne que la chute des obus reprend. Nous descendons vite à la cave, avec les habitants de la ferme de Beauloye, qui se sont réfugiés chez nous, parce que c’est un peu plus loin de la ligne de feu. Encore un obus, suivi immédiatement d’un autre. Une première vitre est cassée et tombe dans l’escalier. Nous récitons le chapelet et nous faisons de tout cœur notre acte de contrition, car nous croyons notre dernière heure arrivée. Une heure, deux heures se passent, puis nous arrivent des blessés, venant des tranchées de Beauloye ; nous aidons à les panser et ils descendent à la cave.

Et toujours les obus arrivent, sans discontinuer; le mortier de la voûte se détache et commence à tomber; les briques qui s’écroulent au dehors font entrer la poussière de chaux par le soupirail ; le vent chaud provoqué par la force des projectiles nous pousse les uns contre les autres avec une force incroyable.
Arrive un autre blessé, plus gravement celui-là! Il a la cuisse traversée par une balle, et pas de docteur ici! Le R. P. Allard faisant fonction d’aumônier militaire le console comme il peut et lui donne les premiers soins ; puis, ne voulant pas
descendre à la cave, le malheureux s’étend dans son manteau sur les dalles de la cuisine; mais bientôt le feu continu et extrêmement violent le force à venir nous rejoindre. Dans l’entretemps, un pauvre petit soldat qui ne disait plus rien nous crie que la grange est en feu. Papa lui demande d’aller voir; c’est une étable qui s’est écroulée.

A 2 h. 20, quelqu’un crie: « Les Français ! » Aussitôt, nous nous précipitons au soupirail qui donne jour sur la rue et nous voyons passer un régiment de ces petits troupiers à l’air si vif et si subtil, habillés de pantalons rouges, le fusil à la main ; ils se faufilent derrière une haie et tirent quelques coups. L’espoir renaissait, mais hélas ! cela ne dura guère : l’ennemi ayant sans doute aperçu un mouvement de troupes, redoubla l’ardeur de son feu et, un peu après, nous pouvions entendre les cris d’angoisse des blessés atteints par les éclats des obus qui s’écrasaient à quelque distance. Nous vîmes notamment passer en criant un officier français, que l’on retrouva dans les campagnes et qui est maintenant inhumé au cimetière de Jette-Fooz. Ces plaintes longues et tristes, nous les entendrons encore longtemps !

Durant toute la journée, une batterie belge était installée non loin de la ferme, près de la chaussée et tirait sans cesser vers l’ennemi. Pendant un instant de répit, nous recevons la visite du major Petit. Il se tenait dans une maison voisine de l’église et en avait été chassé par le bombardement; il demande si notre cave est solide, mais, sans doute, ne se trouvant pas assez en sûreté ici, il se retire. Puis c’est le capitaine Roget, taillé en hercule, qui adresse la parole au pauvre blessé, puis nous dit : « Les cochons, comme ils nous arrangent ! » et s’éloigne aussitôt. Dans l’après«-midi, le major Petit se montra très mécontent de ce que quelques soldats désertaient les tranchées.

Pendant les quelques minutes de répit que j’ai signalées, nous apportons en hâte des matelas et des couvertures pour la nuit et nous entassons à la cave linges, vaisselle et ce qu’il nous paraît utile de sauver. La nuit vient et les plus fatigués prennent un peu de repos, en société de quelques soldats valides. Tout à coup, des coups de fusil plus rapprochés se font entendre et deviennent de plus en plus nombreux. Un des soldats du 10 e se lève et dit : « Je vais chercher le drapeau qui se trouve à la maison, pour le sauver! Et puis, nous ne pouvons pas rester ici, pendant que les autres se font tuer !… Allons, vous autres!… Un peu de courage! En avant! » Et les voilà partis à trois. Où vont-ils? Dieu le sait ! Nous apprîmes plus tard que le drapeau avait été sauvé et qu’il était passé à Couvin. Il resta avec nous un soldat qui s’était endormi, tenant toujours son fusil.

Le 23, vers 2 heures du matin, ceux qui ne dormaient pas — et nous étions du nombre — purent entendre très distinctement et à peu de distance des salves de coups de fusil. Le canon s’est tu, mais cela n’est pas moins impressionnant. Nous éveillons le petit soldat, qui nous dit d’un air épouvanté : « Ce sont les Français qui tirent des salves de coups de feu! » et il se sauve; nous ne l’avons plus revu. Vers 7 heures du matin, un soldat légèrement blessé nous propose d’aller voir ce qui se passe.

Nous remontons avec lui et nous constatons que la voiture, que nous tenions prête pour le départ, a disparu. Un obus l’a enlevée et en a emporté au loin les débris : une roue a été portée à cinquante mètres, au-dessus d’un bâtiment qui mesure de quatorze à quinze mètres de hauteur! Deux étables se sont écroulées. Un large trou est ouvert dans le mur de l’écurie, un autre dans le toit de la grange, un autre dans une chambre de l’étage.

Aux abords de la ferme, une vingtaine d’entonnoirs de deux mètres de profondeur et cinq mètres de diamètre. Une barrière et une binette en fer sont retrouvées au loin. Les toits sont dégarnis d’ardoises et de tuiles; toutes les vitres sont brisées; c’est la désolation partout.

A 7 h. 3o, nous regardons par la fenêtre qui donne sur la campagne. La ferme de Jette-Fooz brûle, un feu violent sort de partout à la fois! Que faire? Il faut partir à tout prix, pour ne pas subir le même sort, car cette fois il n’y a plus à en douter, ils arrivent.

En effet, nous voyons des formes grises qui se faufilent à travers les dizeaux de froment dans la campagne de Jette-Fooz, d’autres creusent des tranchées. Le soldat nous fait remarquer qu’ils jettent la terre en avant, donc ce ne sont pas les nôtres. Il faut se rendre à l’évidence, les Allemands entrent!

Partons au plus vite pour ne pas tomber entre leurs mains ! Le malheureux blessé étendu à la cave nous supplie avec des cris et des pleurs de ne pas l’abandonner, ce que nous lui promettons. Nous l’installons tant bien que mal sur une brouette et en route ! Nous avons les cheveux en désordre, et nous sommes habillées en négligé, les bottines simplement passées aux pieds; nous abandonnons tout, absolument tout. Nous donnons seulement un peu de nourriture aux chevaux laissés à l’écurie et nous nous dirigeons vers Frizet, au travers des campagnes. Quel triste spectacle !

Des chevaux, des bêtes à cornes sont tués, le verger est jonché de sacs de militaires et de débris de toutes sortes; les deux soldats tués vendredi sont encore là, partout de grands trous d’obus, quelle tristesse, quel malheur!…

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En même temps, le bombardement du fort de Cognelée recommence, les obus tombent dru sur la coupole avec un bruit d’acier. Nous nous hâtons, nous avons presque peur au milieu de cette campagne. Nous rencontrons seulement quelques soldats belges
dans une tranchée près du bois des Maires. Ils y avaient déjà reçu des obus; l’un d’eux avait la crosse de son fusil brisée. Ils nous demandent « Est-ce que les Allemands sont à Cognelée? — Pas encore, mais la ferme de Jette-Fooz brûle. »

Nous arrivons à la ferme de Frizet, puis nous déposons le soldat blessé à la Croix-Rouge de Vedrin.

A Frizet, nous déjeûnons; c’est le premier repas convenable que nous faisons depuis trois jours. Mais l’alarme est donnée là aussi : nous fuyons dans la direction de Namur. Les balles sifflent à nos oreilles et s’aplatissent sur les pierres du
chemin. Nous hésitons à avancer et nous entrons dans une maison particulière, où nous sommes entassés.

Après cette alerte d’environ deux heures, nous demandons asile à M. l’Aumônier des Carmélites de Frizet. Nous sommes épuisés, à bout de forces et si malheureux! Le canon tonne toujours. Nous éprouvons des regrets à la pensée de tout ce que nous avons laissé là-bas et quelques-uns se hasardent à aller voir, de la hauteur voisine, si le toit de la ferme existe encore.

Mais à peine ont-ils fait cinquante mètres, qu’un coup de sifflet strident retentit et aussitôt trois Allemands déchargent sur eux leurs fusils. Au lieu de lever les bras, ils se mettent à courir dans la direction du Carmel.

Par une permission du Ciel, aucun ne fut atteint, mais dans quel état ils nous reviennent : pâles comme des spectres, ne sachant dire un mot!
Nous les ranimons, mais ils ne veulent rien entendre et descendent à la cave. L’un d’eux avait le pantalon troué ainsi que le soulier; les balles venaient s’abattre à leurs pieds, faisaient sauter les cailloux de la route et sifflaient à leurs oreilles.

Vers le soir, nous sortons sur la rue et comme on y voit encore un peu, nous apercevons une énorme caravane d’Allemands ; ou plutôt il en entre des cortèges par toutes les issues possibles c’est du gris partout, des cavaliers et de l’infanterie, et tous chantent.

Cette musique, exécutée dans des moments si tristes pour nous, nous brise le cœur! Ils entrent donc chez nous les Allemands, les ennemis de notre pays, les sauvages ! Et notre armée, qu’est-elle devenue? Alors nous pleurons et nous prions.

Nous séjournons encore le 24 août à Frizet et nous regagnons Cognelée le lendemain. Nous nous réjouissons de voir que la ferme est respectée.

Dans la campagne voisine, les bestiaux errent mourant de soif; des animaux morts jonchent le sol ; dans la cour de la ferme, la chaleur aidant, il se dégage une odeur infecte de ces dépouilles en décomposition. Nous rentrons dans notre pauvre logis : quel désastre! C’est le pillage dans toute son horreur

 Il nous manque neuf chevaux et ils n’ont pas mal choisi ! A la cave, des objets que nous avions si bien entassés, il ne reste qu’un amas informe de loques salies, chiffonnées, piétinées. Tous nos petits souvenirs et objets de valeur sont emportés par ces pillards.

Nous pleurons et de bon cœur! A l’étage, c’est la même chose; les garde-robes sont vidées et ces gens ont laissé des traces ignobles de leur passage. Rien ne saurait dépeindre ce tableau affreux et triste à mourir ! Nous cherchons alors de quoi apaiser notre faim : plus un morceau de pain à trouver! Nous allons cueillir un panier de fruits et l’un de nous trouve trois œufs. Mais voilà que des Allemands entrent, visitent la maison et mettent la main sur les œufs !

Nous cherchons alors à rassembler les chevaux et le bétail ; ma sœur Mathilde pousse devant elle un veau qui nous appartient, lorsqu’un Prussien l’aperçoit, se précipite sur elle furieux comme un diable, la jette par terre et la bat à coups de cravache. Le lendemain, nous nous mettons de nouveau en route pour chercher les animaux errants.

Voici des uhlans ! Leur chef, revolver au poing, veut abreuver les chevaux aux pompes de la ferme, mais il nous fait boire d’abord un verre de l’eau que doivent boire les chevaux, pour voir si elle n’est pas empoisonnée ! Les jours suivants, il passe des troupes et le calme renaît.

(1) Il est inhumé au cimetière militaire de Jette-Fooz, avec les suivants : Hauptmann Joachim von
Konig, Gard. Gren. Reg. 5; oberleutnant Hans von Cochenhausen Kaisarfranz, Gard. Gren. rgt 2;
ltnt d. r. Gunther Hosemann, 5 Gar. rgt 3. F. ; Itnt Friedrich Koch et Itnt Anton Selig, Gard. Gren.
rgt 5; obi. Steliv Johannes Kurs, 5 Gard. regt. 3u F.

(2) Ces deux sœurs de la Croix-Rouge sont à la recherche d’une femme blessée ou tuée. Elle doit
se trouver dans une métairie à proximité du bivouac de la 5 e batterie du i er régiment d’artillerie à pied.

Prière de les laisser passer et de les conduire éventuellement auprès du médecin d’état-major, D r Raube,
de la 5* batterie du III/I rég. d’artillerie à pied- (s) Samlowski, sous-officier du IIl/l rég. d’art, à pied.

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